/ DIVINE STRATÉGIE [ objet à jouer ]

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Regards historiques et iconographiques

Ce projet s’appuie sur les recherches de Dr. Hala Maroke-Barbar, chercheuse associée en culture matérielle et iconographie de l’Orient ancien (UMR 5133 – Archéorient, Maison de l’Orient et de la Méditerranée / Université Lumière Lyon 2).

Dans le cadre de cette démarche, un échange a permis d’approfondir plusieurs questions autour de PU-API, de son statut, de son rôle religieux et de la place du féminin sacré dans l’univers qui lui est associé. Les réponses de Dr. Hala Maroke-Barbar, reproduites ici dans leur intégralité, apportent un éclairage plus approfondi aux réflexions développées autour de l’objet.

PU-API, reine et Grande Prêtresse

Le titre de PU-API est bien attesté grâce à ses sceaux-cylindres découverts dans la tombe PG/800, où son nom est suivi du terme sumérien NIN (souvent traduit par « Dame », « Reine » ou « Prêtresse »). Contrairement à d'autres sceaux de l'époque, le nom de PU-API apparaît seul, sans mention d'un époux ou d'un roi associé.

Si la théorie d'un pouvoir transmis par son père ou d'un règne en solo reste une hypothèse séduisante et débattue par certains historiens, l'analyse archéologique globale (notamment les travaux de Julian Reade (Assyrian King-Lists, the Royal Tombs of Ur, and Indus Origins, 2001) associe généralement PU-API au roi sumérien Meskalamdug (dont elle aurait été la deuxième épouse) ou à la dynastie régnante d'Ur au Dynastique Archaïque IIIA (vers 2600-2500 av. J.-C.).

Bien que la tradition historiographique ultérieure, à travers la Liste royale sumérienne, attribue la première souveraineté féminine officielle à la reine Kuk-Baw (ou Kubaba) de Kish, PU-API demeure incontestablement l'une des premières femmes de l'histoire dont le pouvoir politique et l'empreinte matérielle sont directement et physiquement prouvés par l'archéologie.

Par ailleurs, son rôle de haute dignitaire religieuse, voire de Grande Prêtresse liée au culte du dieu-Lune Nanna est aujourd'hui largement soutenu. Dans la Mésopotamie du IIIᵉ millénaire av. J.-C., le pouvoir politique (Lugal) et le pouvoir sacré (En/Nin) étaient profondément intriqués. La richesse exceptionnelle de son mobilier funéraire (tombe PG/800) (parures d'or, bijoux en lapis-lazuli, instruments de musique incrustés) ainsi que l'ampleur du rituel funéraire d'accompagnement (les serviteurs, soldats et musiciennes inhumés à ses côtés) témoignent d'un statut d'exception : PU-API ne s'inscrivait pas seulement au sommet de la hiérarchie sociale, elle incarnait une figure charnière à la frontière du monde humain et du monde divin.

En somme, qu'elle ait exercé le pouvoir de manière autonome ou au sein du couple royal, son autonomie d'affichage iconographique, son nom figurant seul sur ses sceaux et le prestige inégalé de sa sépulture suggèrent qu'elle exerçait une autorité politique et sacrée de premier ordre en Mésopotamie.

La protection de la déesse Inanna

À Ur, le grand dieu de la ville était le dieu-Lune Nanna (Sin). Mais pendant la période des dynasties archaïques (vers 2600-2400 av. J.-C.), la religion d'Ur était aussi très liée au culte d'Inanna, la déesse de l'amour, de la fertilité et du pouvoir. Les reines et les grandes prêtresses d'Ur représentaient souvent le pouvoir féminin sacré sur terre. Lors de cérémonies comme le Mariage Sacré, la reine ou la prêtresse jouait le rôle d'Inanna pour porter chance à la ville, assurer de bonnes récoltes et montrer que le roi avait le droit de régner. Il est donc très probable que la reine PU-API ait joué un rôle religieux directement lié à la déesse Inanna.

La présence de la rosace à huit pétales sur ses bijoux et ses objets est un indice très important. Depuis l'époque d'Uruk (IVe millénaire av. J.-C.), la rosace à huit pétales est l'un des principaux symboles d'Inanna. Elle rappelle à la fois une fleur sacrée, une étoile et la planète Vénus. La parure de PU-API (trouvée par Woolley dans sa tombe PG/800) comporte de magnifiques décorations de fleurs en or, en lapis-lazuli et en coquillage. La présence répétée de ces rosaces sur ses peignes, ses couronnes et les objets autour d'elle (comme le jeu royal et les instruments de musique) n'est pas une simple décoration. Placer ces rosaces sur son corps permettait de la placer sous la protection directe d'Inanna, de montrer son importance sacrée et de protéger son voyage vers l'au-delà.

Même si l'on ne peut pas prouver qu'elle travaillait uniquement pour le temple d'Inanna (puisqu'Ur était d'abord la cité du dieu Nanna), la forte présence de la rosace à huit pétales dans sa tombe montre bien que PU-API tirait sa force spirituelle et son rôle sacré des symboles et du pouvoir de la déesse Inanna.

Protection féminine et sacrée du Jeu Royal d’Ur

Sur le plateau, la rosace est la seule case qui offre un avantage direct et décisif selon les règles reconstituées : elle protège les pions contre les captures et permet de rejouer. L'étude des symboles montre que cette rosace à huit pétales représente avant tout la déesse Inanna (ou Ishtar), symbole du pouvoir féminin, de la protection divine et de la souveraineté. Dans le jeu, le joueur se retrouve ainsi sous la protection directe de la déesse : poser son pion sur cette case le met à l'abri de l'adversaire et lui donne une seconde chance d'avancer.

Même si plusieurs plateaux ont été découverts dans d'autres tombes d'Ur (comme les tombes PG/789 et PG/513), c'est dans la tombe PG/800 de la reine PU-API que l'on trouve les objets de jeu les plus prestigieux et les mieux conservés. La présence d'un tel jeu auprès d'une femme d'un si haut rang prouve que les jeux de société n'étaient pas réservés aux hommes. Il s'agissait d'une pratique partagée par toute l'élite, et peut-être même d'un objet rituel lié au pouvoir des reines et des prêtresses.

On ne peut pas affirmer que ce jeu a été créé uniquement pour les femmes ou pour leurs cérémonies, car les rois, les prêtres et les nobles y jouaient également. En revanche, on peut tout à fait parler d'une « protection féminine et sacrée sur le jeu ». Grâce à la rosace, la force protectrice d'Inanna guide le parcours des pions sur le plateau, un parcours souvent vu comme une image du destin ou un passage symbolique.

En conclusion, il est tout à fait juste de lire le jeu sous l'angle du pouvoir féminin sacré. La rosace d'Inanna dépasse le simple rôle d'élément décoratif : elle est le cœur même du jeu, apportant sécurité et élan aux joueurs, à l'image du rôle protecteur de la reine et de la grande prêtresse dans la ville d'Ur.

Une dimension divinatoire

En Mésopotamie, le jeu n'était pas séparé du monde sacré ou du cosmos. La preuve la plus directe nous vient de la célèbre tablette en écriture cunéiforme conservée au British Museum et traduite par Irving Finkel. En plus d'expliquer les règles du jeu, les textes de l'époque associent des présages (personnels ou liés aux astres) aux résultats des dés et aux cases du plateau. Ainsi, tomber sur une case ou réussir un tirage ne relevait pas seulement de la stratégie : c'était perçu comme un signe des dieux annonçant l'avenir, la chance, la prospérité, ou symbolisant un voyage à travers le monde des morts.

Même si les plateaux d'Ur présentent parfois des variations, ils partagent tous un ensemble de symboles très précis (rosaces, yeux, points, lignes, motifs géométriques et scènes d'animaux). Si seule la rosace possède une règle de jeu claire (rejouer et bénéficier d'une case refuge), les autres motifs (comme les yeux ou les points regroupés en constellations) servaient probablement de grille de lecture religieuse ou symbolique. Un peu comme dans un tirage d'oracle, le chemin du pion sur le plateau, combiné au tirage des dés, permettait de lire un message : la rosace apportait la protection divine, tandis que l'œil symbolisait le regard et la vigilance des dieux.

Le parcours des pions représente ainsi un véritable voyage symbolique, de la naissance à la mort, ou de l'ombre vers la lumière. Déposer un plateau d'une telle valeur, façonné en lapis-lazuli, en coquillage et en cornaline dans la tombe d'une reine comme PU-API prouve qu'il ne s'agissait pas d'un simple divertissement. C'était un objet sacré qui permettait à la défunte de continuer à guider son destin et à dialoguer avec les divinités dans l'au-delà.

En résumé, le Jeu Royal d'Ur est à la fois un jeu de stratégie et un outil de divination. La réunion de ses symboles transforme le plateau en un petit monde où le hasard des dés traduisait la volonté divine, et où la rosace d'Inanna restait la force protectrice ultime.

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